Ramifications techno-critique des démarches low-tech
De tout temps, les individus ont critiqué leurs techniques contemporaines : l'histoire du progrès technique n'est pas linéaire (Jarrige, 2014). Dans les années 1811-1812, les émeutes du luddisme sont par exemple le lieu de contestations violentes, entraînant la destruction de métiers à tisser mécaniques, qui menacent l'emploi des ouvriers anglais dans une période d'imposition du libéralisme. Si les premières critiques sont populaires, en réaction à des impacts sociaux, notamment sur les conditions de travail, le XIXe siècle voit également apparaître des contestations d'ordre moral, sanitaire, ou en lien avec la préservation des paysages et de l'environnement en réaction aux pollutions industrielles. Henry David Thoreau, à travers son expérience de la simplicité volontaire, fait l'éloge de la vie simple et formule une critique radicale de la société industrielle et de la consommation, défendant l'idée qu'une vie bonne implique de se soustraire volontairement à la logique de l'accumulation matérielle (Thoreau, 1854). Karl Marx critique la prolétarisation par les machines, qui aliènent le travail, impactent l'environnement et les ressources : "la production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillissent toute richesse : la terre et le travailleur" (Marx, 1875). Pourtant, les machines et l'industrie s'imposent et nourrissent l'imaginaire du progrès technique, excluant du débat les oppositions, reléguées au rang des réactionnaires.
La Technique
Étymologiquement, le terme « technique » provient du grec ancien tékhnē, qui désigne à la fois l'art, le métier, le savoir-faire et l'habileté, qu'elle soit manuelle ou intellectuelle.
La technique correspond à l'ensemble des procédés utilisés par l'être humain pour transformer la nature par le travail. Elle est pensée comme un ensemble d'outils, de savoir-faire, de pratiques, d'idées ou d'objectifs, mais n'a pas d'existence propre : elle est un assemblage de matières, de rapports sociaux, de pouvoirs politiques et économiques, historiquement situés. Elle est pourtant constitutive de l'existence humaine, car elle participe au fonctionnement des sociétés comme à la définition de notre humanité (Jarrige, 2014).
Lors de la première moitié du XXe siècle, les débats sur le "machinisme" et le progrès technologique gagnent en intensité. Par exemple, Duhamel (1933) contribue au débat de l'entre-deux-guerres en décrivant trois des postures principales vis-à-vis du machinisme : celle qui ne croit pas au progrès car il n'y a pas assez de ressources ; celle qui redoute un avenir de fer et de charbon et qui veut revenir à la nature sauvage ; et celle, plus morale, qui questionne l'usage et les effets des machines sur l'homme et la société. Les fondements théoriques de la philosophie technocritique se précisent au fil du XXe siècle à travers une lignée de penseurs qui, chacun à sa manière, interrogent le rapport de l'humanité à la technique. Pour ces penseurs et auteurs, la technique est politique et idéologique, puisqu'elle matérialise un système de pensée et un paradigme qui place le progrès technique comme un horizon de société allant de soi. Bien que la philosophie technocritique mobilise quelques universitaires, elle se distingue par son orientation militante et son projet de description du progrès technique comme une idéologie implicite. Sur le plan politique, elle peut se situer en marge du clivage gauche-droite, car elle part du constat que socialisme et capitalisme partagent souvent une même célébration du progrès technique et de la productivité1, mais dispose néanmoins de liens forts avec le courant de l'écologie politique. Dans la suite de cette partie, nous décrivons des travaux et concepts de certains auteurs clés du mouvement technocritique. La liste des auteurs présentés n'a pas vocation à constituer une vue exhaustive de la pensée technocritique, mais plutôt à rapporter ceux dont la lecture a influencé ce travail de thèse (voir la frise ci-dessous).
Lewis Mumford, historien, distingue une technique polytechnique, diversifiée, démocratique et au service de l'humain, d'une monotechnique autoritaire et centrée sur la seule performance, posant ainsi la question du contrôle démocratique des machines2. Il décrit les grandes organisations hiérarchiques (le nucléaire étant pris en exemple typique) comme des « mégamachines », c'est-à-dire des machines utilisant les humains comme composants, visant uniquement la performance et la rationalisation au détriment de toute éthique (Mumford, 1934).
Le travail de Jacques Ellul s'attache à décrire la nature systémique du phénomène technique, qui s'est érigé avec l'industrialisation en nouveau milieu pour l'humain. Celui-ci entraînerait la perte de liberté d'un humain asservi à la technique, décrite comme un système autonome qui s'auto-organise et se développe en dehors de tout contrôle humain. Selon Ellul, l'homme est aliéné, car soumis à la prétendue nécessité des outils, qui cessent d'être uniquement des moyens pour se muer en finalité. Par exemple, le système technicien impose sur l'humain un impératif de vitesse : l'efficacité est valorisée, souvent au détriment du temps humain : la machine impose son rythme, notamment sur des chaînes de montage qui soumettent l'ouvrier à des cadences rigides, ou même dans les sphères sociales, avec une culture de l'instantanéité. Cet impératif appelle une normalisation, une uniformisation de l'environnement afin de le rendre compréhensible par la machine, souvent au prix de l'adaptation de l'humain, qui doit s'adapter à la technique et non l'inverse (Latouche, 2013). Ellul décrit également la non-neutralité de la technique, qui n'est pas intrinsèquement bonne ou mauvaise, mais qui est idéologique, dans le sens où elle porte en elle un modèle de société, et engendre des effets prévisibles et imprévisibles. Selon lui, le problème est la mise en avant systématique des effets positifs et la minimisation des effets négatifs.
L'horloge, précurseur de la civilisation industrielle
Pour Lewis Mumford (1934), le système technique emblématique de la civilisation industrielle n'est pas la machine à vapeur, mais l'horloge mécanique. La diffusion des horloges introduit un temps abstrait et homogène, qui s'impose progressivement aux activités humaines et remplace les rythmes biologiques ou naturels qui structuraient la vie quotidienne. En découpant le temps en unités régulières, elle transforme la manière dont les individus perçoivent et organisent leur existence. L'horloge n'est donc pas seulement un instrument technique : elle impacte les comportements, les modes d'organisation et façonne une culture de la synchronisation, préparant ainsi la société à accepter les cadences et la rationalisation du travail industriel.
Ivan Illich développe quant à lui les notions des seuils de contre-productivité, selon lesquelles les outils industriels, au-delà d'un certain niveau d'efficacité, détruisent les fins mêmes qu'ils étaient censés servir. Dans les années 1970, il articule cette idée à travers la critique des institutions de l'éducation (Illich, 1971), du transport (Illich, 1974) et de la santé (Illich, 1975), en questionnant la logique même qui les sous-tend : selon Illich, l'école empêche l'éducation véritable et uniformise le corps social ; les modes de transport contemporains réduisent la vitesse générale des populations ; la médecine moderne monopolise l'activité médicale et dégrade la qualité globale des soins. On retrouve dans ses travaux le thème central de l'autonomie, exacerbé, qui place l'idéal de l'individu comme agentif, devant agir par lui-même en s'extrayant d'institutions industrielles contre-productives qui l'aliènent. Dans La Convivialité (Illich, 1973), il formule son concept central de convivialité3, qui propose une vision de la société, des institutions et des outils où l'humain prime sur la technique et n'est pas asservi à une caste technocratique composée d'experts.
Le moulin à grain comme vecteur de domination
À partir du Xe siècle, seigneurs et monastères parviennent à imposer le monopole de leurs moulins mécaniques sous couvert de gains de productivité : les paysans doivent y porter leur grain moyennant une redevance. Cette nouvelle modalité de domination se heurte à la persistance des meules domestiques, utilisées depuis des siècles dans les foyers paysans. Pour l'imposer, les seigneurs vont jusqu'à confisquer ou détruire ces outils individuels, forçant ainsi une mise en commun des moyens de production sous leur contrôle et leur taxation (Bloch, 1935).
Au-delà de l'enjeu économique, le moulin sert aussi d'instrument de pouvoir administratif : sous couvert de gains de productivité, il permet de recenser et de rattacher à l'autorité seigneuriale des communautés paysannes jusque-là partiellement autonomes.
André Gorz défend une éthique de la suffisance contre la logique de l'accumulation et de la croissance illimitée. Selon lui, la production industrielle capitaliste n'optimise pas la satisfaction des besoins, et il suggère de soumettre la production à des critères de qualité pour produire moins mais mieux. C'est la norme du suffisant, déterminée dans un contexte politique donné, en fonction des besoins sociaux que la collectivité choisit de satisfaire selon ses ressources disponibles. Au niveau individuel, la norme du suffisant permet la libération humaine, à travers la réduction volontaire des besoins matériels plutôt que par leur satisfaction toujours accrue. Elle vise à limiter les besoins et désirs pour pouvoir réduire l'effort à fournir. La préservation de l'environnement est alors adossée à une auto-limitation volontaire au monde vécu, c'est-à-dire un monde dans lequel les individus "voient, comprennent et maîtrisent l'aboutissement de leurs actes" (Gorz, 2019). Le monde vécu, devenu inintelligible en raison de la complexification et de la spécialisation de la société, est ainsi réinvesti à l'échelle locale en promouvant la responsabilisation et l'autonomie. Cette approche, qu'il nomme l'écologie politique (pour marquer l'opposition à ce qu'il nomme l'écologie scientifique), réintroduit le sensible comme dimension constitutive de l'écologie, et cherche à recréer des espaces de vie dans lesquels la technique, l'économie et l'État n'outrepasseraient pas leur juste taille pour préserver les conditions reproductives et régénératives. L'écologie d'André Gorz est un projet de transformation des manières de vivre, proposant le souci du milieu de vie en tant que déterminant de la qualité de la vie et de la qualité d'une civilisation (Marty, 2023).
Les dérives de la techno-science sont critiquées par le mathématicien Alexandre Grothendieck, pour qui l'alliance de la pensée scientifique et de la technologie alimente la civilisation du progrès technique. Sa critique se veut d'ordre éthique, voire spirituel, car elle invite la science à dépasser le quantitatif pour réinvestir le sensible, décloisonner le savoir, tout en faisant preuve d'humilité. Dans les pages de la revue Survivre et Vivre, qu'il cofonde en 1970, Grothendieck prolonge cette critique en dénonçant explicitement le rôle de la science et de la technique dans la course aux armements et la destruction de l'environnement, rejoignant ainsi les préoccupations écologistes et antimilitaristes de son époque. Il y développe l'idée que la neutralité scientifique est une fiction : le chercheur est responsable des usages de ses travaux, et la technique issue de la science porte en elle des rapports de pouvoir et des finalités qui échappent à toute prétention d'objectivité (Barrau, 2026). Ainsi, si la philosophie technocritique se déploie d'abord comme une critique des machines, elle interroge ensuite, au-delà de l'industrialisation, le processus de rationalisation et son effet sur la psyché humaine et l'organisation de la société (Latouche, 2013).
Notes
- « La politique ne peut rien résoudre de nos problèmes fondamentaux. Une véritable prise de conscience de ces problèmes implique un changement de vie radical, un renoncement à des facilités, et, pourquoi le cacher, un retour à une certaine frugalité. » Extrait de Ellul et Chastenet (1994). ↩
- « Depuis la fin des temps néolithiques au Moyen-Orient, jusqu'à nos jours, deux techniques ont périodiquement existé côte à côte, l'une autoritaire et l'autre démocratique ; la première émanant du centre du système, extrêmement puissante mais par nature instable, la seconde dirigée par l'homme, relativement faible mais ingénieuse et durable. » Lewis Mumford (1964). ↩
- « J'appelle société conviviale une société où l'outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d'un corps de spécialistes. La société conviviale est celle où l'homme contrôle l'outil. » Ivan Illich (1973). ↩
Bibliographie
- Barrau, A. (2026). Trahir par fidélité : Contre la fin du monde, avec Alexander Grothendieck. Les Liens qui Libèrent.
- Bloch, M. (1935). Avènement et conquêtes du moulin à eau. Annales d'histoire économique et sociale, 7(36), 538–563.
- Duhamel, G. (1933). Sur la querelle du machinisme. Revue de Paris.
- Ellul, J., & Chastenet, P. (1994). Entretiens avec Jacques Ellul. La Table Ronde.
- Gorz, A. (2019). Éloge du suffisant. Puf.
- Illich, I. (1971). Une société sans école. Seuil.
- Illich, I. (1973). La convivialité. Seuil.
- Illich, I. (1974). Énergie et équité. Seuil.
- Illich, I. (1975). Némésis médicale : L'expropriation de la santé. Seuil.
- Jarrige, F. (2014). Technocritiques : Du refus des machines à la contestation des technosciences. La Découverte. https://www.editionsladecouverte.fr/technocritiques-9782707178237
- Latouche, S. (2013). Jacques Ellul contre le totalitarisme technicien. Le Passager Clandestin.
- Marty, C. (2023). André Gorz : Fondements et pratiques d'une écologie politique anthropocentrée. L'Homme & la Société, 218(1), 87–110. https://doi.org/10.3917/lhs.218.0087
- Marx, K. (1875). Le Capital. Critique de l'économie politique. Livre premier : Le développement de la production capitaliste (J. Roy, trad.). Maurice Lachâtre et Cie (Librairie du Progrès). https://archive.org/details/ldpd_13051551_000
- Mumford, L. (1934). Technics and civilization. University of Chicago Press.
- Mumford, L. (1964). Authoritarian and democratic technics. Technology and Culture, 5(1), 1–8. http://www.jstor.org/stable/3101118
- Thoreau, H. D. (1854). Walden or life in the woods. Ticknor and Fields.